1985, SOUVENIRS DU TRAIN PARIS-PÉKIN
- 2 janv.
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Dernière mise à jour : 4 janv.

En juillet 1985, j’embarquais à 17 ans dans le train Paris-Pékin, dont mon père eut l’idée géniale ; notre légende familiale raconte que ce serait moi qui, lui ayant exprimé l’envie d’aller en Chine, lui aurait soufflé l’idée de ce voyage. Un voyage fabuleux, fondateur, émancipateur, que, contrairement aux autres jeunes, je ne fis pas seule mais en famille, accompagnée de mes parents, Claude et Francine, de mon frère Éric et de ma petite cousine Estelle…
Étant née le 1er mai 1968, ce voyage ravivait la braise d’un printemps hérité d’une jeunesse qui elle aussi rêvait d’utopie et était éprise de liberté sous toutes ses formes d’expression. Enfants du tumulte, du refus des frontières mentales comme spatiales, du désir farouche d’un monde plus juste, dans ce train qui filait vers une Chine encore corsetée, notre jeune âge incarnait un symbole : celui d’une liberté que rien ne pouvait confisquer, ni les discours officiels, ni les drapeaux, ni les frontières idéologiques. Ce voyage, à la fois initiatique et politique, qui m’a forgée dans mon parcours personnel et professionnel, a été la preuve que les idées et les engagements n’attendent pas la majorité pour se forger. Ces souvenirs flottent toujours quelque part entre les rails du transsibérien et sont inscrits au plus profond de ma mémoire. Ils rappellent que la liberté peut surgir dans les interstices : un wagon, un couloir, un paysage qui défile. Et que les trains, ces étranges sculpteurs de temps et d’espace, savent parfois transporter bien plus que des voyageurs. Ce voyage garde un parfum d’ébauche, et de débauche aussi parfois, tant les idées et les actes les plus fous y prirent forme. Que nous soyons Baba cools, BCBG, Bobos, Post-soixante-huitards, Punks, Rockers, ou inclassables, nous incarnions tous la promesse fragile mais tumultueuse d’une jeunesse qui, face à l’oppression, choisit la liberté, la créativité, le mouvement et le rêve comme autant d’étendards tissant un fil à travers un monde encore fracturé et verrouillé.
Le choix de la date avait une portée symbolique forte : 1985, Année internationale de la jeunesse n’était pas seulement un slogan, ni un ruban bleu accroché au calendrier. C’était une brèche — fragile, vibrante — par laquelle les voix jeunes, trop souvent étouffées sur tous les continents, pouvaient espérer filtrer. Dans un monde encore profondément déchiré par les blocs hérités de la Guerre froide, où les frontières idéologiques tenaillaient les esprits autant que les corps, cette année apparaissait comme un symbole : celui d’une génération refusant que l’avenir lui soit confisqué. Les jeunes parlaient de paix, d’échanges, de création, comme on brandit des lanternes dans une nuit obscure. Ils rappelaient que la jeunesse n’est ni un décor ni une promesse abstraite, mais une force vivante, capable de fissurer les murs, d’imaginer autrement, de rêver plus loin que les limites imposées. Choisir ce symbole onusien comme justification du train Paris-Pékin, c’était dire au monde que l’élan de la jeunesse pouvait devenir un projet commun : que la curiosité pouvait triompher de la peur, que les rencontres pouvaient désarmer les frontières, que l’avenir ne pouvait s’écrire sans celles et ceux qui allaient le porter.
Ce Paris–Pékin-là fut donc bien autre chose qu’un simple trajet. Ce fut un formidable espace d’expression, de créativité et de liberté ; un espace de respiration et de transgression alors que nous cheminions vers le pays de la Grande Muraille et de la Cité interdite, symboles du pouvoir conquérant. Le train fut le vase clos où notre jeunesse bigarrée et échevelée se permettait d’être bruyante et inventive, effervescente, insolente et indolente, dissidente parfois, comme si elle savait que le monde allait bientôt lui rappeler ses limites une fois confrontée à la réalité politique de la Chine de l’époque, où toute expression de liberté était d’emblée muselée. Une fois les au revoir et les embrassades achevées, à peine les wagons s’ébranlaient-ils hors de la gare de Conflans Saint-Honorine que le quotidien s’effaçait déjà pour laisser place à un territoire mouvant, fait de rencontres improbables, et de moments festifs et inventifs. À bord de ce refuge bouillonnant, la liberté prenait un goût étrange, un peu clandestin, où l’on se sentait affranchi de toutes les règles, jetant un regard curieux vers un avenir encore ouvert. D’emblée la radio Ici et maintenant a pris le contrôle de la communication égrenant les actualités et évènements de la vie à bord. Les compartiments identifiés par les projets de leurs occupants bruissaient d’activités et se transformaient en ateliers improvisés, d’écriture, de couture, de peinture... Les longs couloirs, où l’on déambulait sans cesse et qu’il nous fallait au moins deux heures pour en voir le bout, devenaient eux aussi des ateliers nomades : on dessinait sur les vitres embuées quand ce n’était pas sur les wagons eux-mêmes, on écrivait des textes et des poèmes en sirotant du thé brûlant sorti des samovars, on composait et on interprétait des chansons parfois mal accordées dans les compartiments trop petits. Les fanzines, journaux de bords et autres carnets griffonnés à toute vitesse au rythme des rails se remplissaient de croquis rapides, les feuilles blanches, les toiles et même les visages et les corps se coloraient de peintures extravagantes, les instruments de musique sortaient de leurs housses pour bercer, enchanter ou faire danser ces voyageurs insatiables ; les conversations à battons rompus ou les confidences chuchotées à la lueur des veilleuses allaient bon train et les idées circulaient comme des passagers sans billet. Dans les compartiments et les couloirs, chacun s’affairait et, à mesure que le train avalait les kilomètres, nos nuits raccourcissaient tant l’effervescence de la vie à bord nous tenait éveillés. Ce voyage avait la beauté brute des choses improvisées, de celles qui n’appartiennent à personne et où tout le monde trouve pourtant sa place en inventant une nouvelle manière d’être au monde. Dans le train, on croisait ces visages jeunes qui jouaient à s’inventer un futur plus ample que les frontières et dont les conversations étaient parfois plus vastes que les paysages. On discutait de musique, de politique, de poésie, de philosophie. On dessinait, on écrivait, on chantait, on dansait, on refaisait le monde à l’aube, quelque part entre Varsovie et Oulan-Bator. Une poésie magnétique émanait des rencontres : un étudiant en sociologie qui expliquait le marxisme ou en philosophie qui citait Confucius avec la ferveur d’un conteur, une photographe qui poursuivait la lumière comme une étoile filante, un couple franco-chinois improvisant des cours de langue en échange de cigarettes et de confidences.
Le train était un petit laboratoire social, un espace qui dépassait les lourdeurs politiques des pays qu’il traversait. L’énergie créative qui circulait entre les wagons se ressentait d’autant plus fortement qu’elle contrastait avec la réserve attendue de l’autre côté. Beaucoup d’entre nous pressentait qu’en descendant du train nous laisserions derrière nous un fragment de cette effervescence. Un entre-temps où nous pouvions parler sans baisser la voix, rêver sans se justifier, inventer sans craindre le regard de l’autorité de l’État. Plus on approchait des frontières soviétiques et chinoises, plus cette liberté semblait précieuse et ténue. Et pourtant, elle se renforçait dans l’intimité des conversations nocturnes, dans l’excitation de l’inconnu. Ce n’était donc pas l’insouciance totale mais une parenthèse où l’on pensait que le mouvement lui-même était une forme de contestation douce. Car s’incarnait l’idée, difficile à décrire, d’être en transit non seulement géographiquement, mais moralement et idéologiquement. Certains épisodes nous ont rappelés que nous avions quitté le monde libre pour un autre monde, celui de l’hyper-contrôle et de l’étroite surveillance : l’imposition par le Ministère des affaires étrangères ou de l’Ambassade russe d’espions à notre bord pour faire contrepoids à ceux de nos pays hôtes, le contrôle d’identité pointilleux à la frontière de l’Allemagne de l’Est où Patricia a dû nous redistribuer nos 450 passeports qu’elle conservait précieusement dans sa grande valise, l’attente interminable à la frontière Russe lorsque nous avons une nouvelle fois changé de train, le temps que s’achève le transvasement et la fouille en règle de nos 25 tonnes de bagage et matériel, les âpres négociations de Claude avec les autorités soviétiques pour obtenir notre liberté de passage d’un wagon à l’autre qu’elles voulaient fermer à clé.
Le train Paris–Pékin était bien plus qu’un long ruban d’acier traversant continents et fuseaux horaires. Il avançait comme un long pinceau métallique qui aurait voulu repeindre la carte du monde de couleurs flamboyantes ; il représentait un espace et un temps suspendus, une parenthèse entre deux époques, un corridor reliant deux mondes : l’Europe encore bourdonnante de débats, de sons nouveaux, de rêves un peu effilochés par la crise économique et la montée du libéralisme, et une Chine qui, vue depuis l’Ouest, semblait figée dans une posture communiste dont la jeunesse était corsetée par son régime autoritaire. Arriver à Pékin, c’était sentir brusquement le poids du contexte politique, mais conserver en soi la trace lumineuse de ce voyage où chacun avait laissé quelque chose de soi et s’était enrichi dans les échanges avec les autres. Le Paris–Pékin de 1985 n’était pas seulement un trajet mythique ; c’était un rite de passage pour une génération avide d’horizons nouveaux, consciente que le monde changeait lentement — et décidée à ne pas attendre pour vivre, imaginer, et s’exprimer. Au bout du voyage, le pays de Deng Xiaoping avançait à pas mesurés vers l’ouverture économique, mais les libertés restaient sévèrement limitées. C’était une époque de paradoxes : l’espoir de réformes côtoyait un contrôle politique puissant, et derrière les slogans sur la “modernisation”, persistait la crainte d’un État qui surveille et sanctionne. Pour nous jeunes Européens débarquant de ce long périple ferroviaire, Pékin avait l’allure d’un monde figé sous la brume et l’ordre imposé : des rues silencieuses, des uniformes kaki et des casquettes Mao, des défilés miliaires, le couvre-feu dès 7 heures du soir qui avaient conduits les chinois à nous laisser fêter seuls le 14 juillet, les visages prudents des interprètes qui allaient toujours par deux pour se surveiller mutuellement et qui semblaient peser chaque mot.
Rétrospectivement, ces souvenirs portent l’ombre des événements qui allaient bientôt bouleverser le pays et chagriner nos esprits. En 1989, place Tiananmen, les aspirations démocratiques et réformatrices d'étudiants, d'intellectuels et d'ouvriers chinois — si proches, au fond, de celles qu’on partageait sur les banquettes du Paris–Pékin — allaient se heurter à la violence, à la répression et au refus sanglant du régime qui imposa la loi martiale. Les images de cette place immense, remplie de jeunes réclamant plus de libertés avant d’être massacrés par l’armée, ont tristement résonné chez nous qui avions connu la Chine à travers la vitre du train, la réception en grande pompe au Palais du peuple organisé par Zhao Ziyang le secrétaire général du Parti communiste chinois favorable au mouvement et qui fut limogé et placé en résidence surveillée, la visite aux beaux-arts où jeunes français et étudiants chinois se sont livrés à un incroyable happening créatif, transgressif et festif pour compléter l’incroyable fresque des « salopettes folles » qui sera exposée place Tiananmen tenue à bras tendus par les chinois, sans oublier les premières conversations timides avec des habitants. Alors que nous nous étions perdus tous les 3 avec Francine et Éric dans le métro de Pékin nous avions eu la chance de rencontrer une jeune femme professeur de français dans un lycée chinois qui nous accompagna jusqu’à la fin du séjour et fut un précieux témoin de leur vie quotidienne. Ces évènements tragiques ont donné un écho tangible à cette impression déjà perceptible en 1985 : celle d’un pays pris entre désir d’ouverture et réflexes répressifs.
Ainsi, comme d’autres voyageurs du Paris–Pékin, je garde un souvenir ému et contrasté : celui d’un voyage libérateur, inventif, jouissif où l’on croyait que tout était possible — et de l’arrivée dans un pays où cette possibilité était encore étouffée. Le train, cordon fragile entre deux mondes, transportait alors autant de rêves que de réalités, et c’est peut-être pour cela qu’il reste dans notre mémoire un lieu unique où se mêlaient liberté intérieure et conscience des limites du monde alors que les fractures et les tensions géopolitiques se creusaient. Rétrospectivement, les libertés, même bridées, étaient plus importantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. La liberté est un combat de chaque instant…
Béatrice QUENAULT
le 13 décembre 2025






























































































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