UN VOYAGE, TROIS TRAINS, ET TOUTE UNE VIE
- Francis MONNOT

- 11 déc. 2025
- 3 min de lecture
Un texte de Rebecca PEYRELON
Un conseil, écoutez le texte lu par son autrice.


En 1985, déjà intriguée par la beauté des caractères chinois que j’avais commencé à apprendre, je rêvais de partir en Chine.
Je revisionne ce film en 2025 pour la première fois. Reviennent alors en salves des flopées de souvenirs, des images, mes parents sur le quai, des sensations, des visages et beaucoup de paysages. Ceux-là même qui m’emmenaient vers cette destination tant attendue - la Chine - glissant jour et nuit sur les berges de ces fuseaux horaires, à en perdre tous mes repères. Après avoir hésité à le sonoriser, ce film restera finalement muet, comme il l’était à l’époque.
Quel bruit font les ballons qui s’envolent vers le ciel ? Comment raconter lors du départ ce brouhaha de murmures, ces baisers d’adieux, ces sourires pour certains anxieux car partant si loin pour la première fois ?
Muet, comme pour mieux peut-être transmettre tous ces petits riens ou ces grands secrets gardés au fond des coeurs depuis toutes ces années et qui aujourd’hui refont surface, certains tendres et amusés, d’autres désabusés, comme de nouvelles légendes sous de nouvelles photos. Car derrière chaque ballon se cache une histoire particulière, celle de celui ou de celle qui l’a lancé, celle de celui ou de celle qui l’a rattrapé. Qu’avais-je écrit sur cette carte postale ainsi lancée vers le ciel ? Je ne me souviens plus. Qui l’a rattrapée ? Je ne le saurai jamais. Si certains souvenirs sont oubliés, d’autres sont restés à jamais gravés, tatoués dans le coeur de mes 17 ans. Je me souviens que toutes ces histoires et toutes ces particularités se sont rencontrées, percutées, entrechoquées, appréciées, aimées ou parfois détestées, et que toutes ont été basculées et secouées par les mouvements des trains, comme une onde de choc, de Conflans-Sainte-Honorine à Pékin.
Prendre le train, c’était prendre mon temps d’y arriver. Je me souviens de l’instabilité du corps après ces neufs jours de train, quand, arrivant enfin sur la terre ferme de la gare de Pékin, mes jambes s’étaient sous moi dérobées, car déjà adaptées aux secousses ferroviaires.
22 minutes pour imager neuf jours et huit nuits de train, c’est peu. À posteriori, je me demande pourquoi j’ai si peu d’images. Une bobine perdue ? Aujourd’hui je suppose que ce temps demeure comme pour laisser une marge aux souvenirs, comme pour laisser encore le temps à certains de remonter. Je sais ne pas avoir filmé ces instants volés dans le métro de Moscou, ces instants passés à Pékin assise à même le sol avec des vendeurs de tomates si juteuses, cette glace à la banane chocolatée. Je me souviens m’être promis d’y revenir.
J’ai peu, voire quasiment pas, filmé les visages du train, préférant probablement m’attacher à ceux que je croisais le long des quais, que je savais eux ne jamais revoir. Mais j’y retrouve un plan essentiel, celui de mes pieds foulant pour la première fois la terre de Chine. Les filmer comme pour mieux me pincer. Voilà, j’y suis, enfin.
J’y suis retournée. J’y ai rêvé que ma carte accrochée à un ballon y était arrivée avant moi.
Même si c’est en avion que j’ai refait tous ces voyages, la Gare de Pékin 北京站
est devenue pour moi un pèlerinage obligé, devant laquelle et à chaque fois, mon coeur a tressauté. Ressurgissaient alors sans cesse ces images de skateurs sur la Place Tian’anmen que trop timide sans doute je n’ai jamais osé aborder, la fanfare, les rires, l’effervescence, l’inspirante introversion d’une belle silencieuse, le regret aussi de n’avoir pas connu tous les 450 voyageurs...
En 1985, Christo a emballé le Pont Neuf à Paris.
La même année, juste un peu avant, ce voyage a emballé mon coeur entre Paris et Pékin.
Odile TUTKOVICS, Sophie TUTKOVICS et Rebecca PEYRELON le jour du départ
Odile TUTKOVICS et Rebecca PEYRELON, soirée déguisée dans le train
Place Tian An Men, Rebecca PEYRELON




































































































Vivement la suite !